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Notre magazine
 
La boucle est bouclée !
Numéro 13 – 31 janvier 2008  

Non, je ne rêve pas… A chaque coin de Taroudant, un paysan, assis à même le trottoir, attend un acheteur pour l’unique mouton qu’il est venu vendre en ces temps de fête musulmane. Le hasard du calendrier fait coïncider la fête du mouton avec notre Noël. A vous les dindes, à eux les agneaux !

La boucle est bouclée !

A l'instar de nos préparatifs pour les réveillons de fin d'année, les Roudanais s'affairent dans la médina. A la recherche qui d'un nouveau tajine, qui d'un barbecue, qui de vêtements de fête, qui de cadeaux pour la famille et les amis...

Un mouton, deux moutons, trois moutons...
Non, je ne rêve pas... A chaque coin de Taroudant, un paysan, assis à même le trottoir, attend un acheteur pour l'unique mouton qu'il est venu vendre en ces temps de fête musulmane. Le hasard du calendrier fait coïncider la fête du mouton avec notre Noël. A vous les dindes, à eux les agneaux !

A l'instar de nos préparatifs pour les réveillons de fin d'année, les Roudanais s'affairent dans la médina. A la recherche qui d'un nouveau tajine, qui d'un barbecue, qui de vêtements de fête, qui de cadeaux pour la famille et les amis. Des échoppes fleurissent partout pour proposer des grilles et des piques à barbecue, des gâteaux festifs, tous les fruits de saison. L'effervescence bat son plein, la progression tant en 4x4 qu'à pied relève du calvaire. Signe des temps, des nuées de mouches agaçantes déferlent sur la ville, alors qu'elles avaient disparu de la circulation avec la fin de l'été. Moutons obligent...
Dans la montagne, la tradition du mouton à égorger coûte la bagatelle d'un mois et demi de salaire à l'ouvrier moyen...

Dussé-je été bien inspiré…

... quand j'ai nommé mes aventures puis mon entreprise « Hors Circuit ».

Comment vous expliquer ? Tout d'abord, il y a la déconnexion totale du reste du monde, étant donné la situation géographique et les moyens de communication limités. En l'absence de réseau téléphonique à Afensou, je suis restreint à des liaisons internet épisodiques quand je me rends à Taroudant, en moyenne deux fois par semaine. Et comme la priorité va aux appels d'offre de la clientèle, il ne me reste guère le temps de flâner sur le web pour m'informer des nouvelles du monde avant que la nuit ne tombe dans l'Atlas qu'il me faut regagner.

Cet isolement parait sympa sur le papier, mais j'en finis par passer pour un débile devant mes clients quand j'ignore que le premier ministre de Grande-Bretagne a changé ou que celui de Belgique n'a toujours pas été intronisé.

En réalité, quand je descends à Taroudant pour lire et envoyer mes mails, m'acquitter de formalités administratives ou effectuer des courses, je n'aspire qu'à mon retour au plus tôt dans la montagne. Vers la quiétude. Pour la sérénité.

Comment en effet vous transmettre ce ressenti ? Ceux parmi vous qui sont venus passer un moment ici comprendront à n'en pas douter. Il y a dans mon hameau un côté magique auquel on n'échappe pas. C'est un fait.

Non, ce n'est pas encore cela. Disons plutôt que j'ai très souvent l'impression d'errer comme une âme en peine dans un espace-temps qui se dilate et se déforme. A force de vivre avec le soleil et sans montre, et dans la mesure où je me donne à fond dans mon projet sans compter mes heures de labeur, les journées filent comme des éclairs, mais les semaines, à l'inverse, paraissent rétrospectivement des éternités.
Essayons autrement. J'ai parfois l'impression d'être shooté ! Ce que je vis dans mon milieu berbère me parait désormais la normalité. Mais il suffit que je regagne l'Europe pour constater l'incongruité et questionner le bien fondé de mes choix et de ma nouvelle vie.

A tel point que j'écoute d'une oreille de plus en plus attentive les récits des uns et des autres sur l'omniprésence de la sorcellerie dans ces hautes vallées. Serais-je envoûté ? Et par qui ? Pourquoi ? Nul doute que ça vous fasse rire, mais moi je me pose de plus en plus de questions sur le sens de tout ce qui m'arrive et à propos de cette sensation de flotter doucement dans le vide !

Randos à gogo

Au risque de me répéter, je tiens à affirmer que le Maroc possède un attrait bien plus grand que le désert : c'est la montagne !

Je suis né dans une ville mais mon corps réclame sans cesse de sauvages balades haut sur les crêtes et sous les cimes de l'Atlas. Propulsé par des mollets aguerris, excité par la découverte de nouvelles sentes panoramiques, j'arpente inlassablement les hautes vallées et les pentes abruptes, jamais rassasié des vues imprenables et des rencontres inédites.

A force de persévérance, j'ai pu élaborer des itinéraires de randonnée exceptionnels. Et totalement adaptables à chacun. De la promenade d'une demi-journée tranquille au trek de sept jours en altitude avec bivouacs sauvages, la flexibilité est totale. Nous pouvons par exemple partir en expédition quotidienne en retournant chaque soir à la maison, tout comme il est possible, compte tenu de la logistique disponible, qu'un groupe de participants parte plusieurs jours à l'aventure, sans portage, tandis que les accompagnants s'adonnent à d'autres activités.

Pour ma part, outre les points de vue à couper le souffle, j'apprécie plus particulièrement la découverte des sources et cascades au pied du mont Aoulime (3555 m), la descente d'oueds, les pique-niques sur les crêtes, la rencontre fortuite de curieux personnages sans âge dans les villages d'altitude, l'observation de la faune, le spectacle des paysans dans les jardins en terrasses des oasis de montagne.

Il y en a pour tous les goûts, pour tous les niveaux, pour tous les rythmes.
Un amour berbère
Feed back sur les évènements du mois d'août dernier (cfr le numéro 10 de ce magazine). La piste s'affaisse, le 4x4 part dans le vide, j'entrevois ma fin, une voix crie mon prénom, un bras vigoureux m'extirpe du véhicule... et je suis sauf.

La voix, le bras appartiennent à Hafida. Ma vie, désormais, aussi.

Intimement convaincu que c'était écrit, j'ai récemment demandé à Hafida d'être ma fiancée. Pas de demi mesure possible, parce que les choses ne se passent pas ici, dans le Haut Atlas, comme dans nos villes européennes...

Alors que mes choix concentrent mon existence sur ce village d'altitude au Maroc, il semble finalement logique de tomber amoureux de la fille du gardien, de l'aînée du maçon, d'une femme du même village, de la seule que je connaisse un tant soit peu, de celle qui m'a empêché de sombrer...

Une Berbère de 19 ans, qui parle trois mots de français...

Dix de perdus, un de trouvé !

Je dois bien avoir été le dixième prétendant auquel elle a d'emblée dit non, au grand dam de sa mère qui désespère de la marier ! Pourtant, la raison de son refus initial, cette fois, différait de celles des autres soupirants locaux. Elle ne comprenait tout simplement pas pourquoi je la choisissais elle, alors qu'elle ne se trouvait ni belle, ni intéressante, a fortiori pour le mythique Européen que je représente ! Mais comme toujours, l'histoire finit bien...

Précipitations

Décidément, Afensou connaît un micro-climat exceptionnel. Alors que le froid et la grisaille s'installent sur Taroudant, et que de menaçants nuages coiffent de neige les sommets du Haut Atlas, il pleuviote quelques minutes tout au plus sur Afensou.
En cette fin de décembre, je continue à porter mes éternels shorts et t-shirts la journée. La plupart du temps, le ciel est bleu et limpide.

Mon ciel est bleu et limpide. Malgré l'apparente précipitation qui semble caractériser ma nouvelle relation avec Hafida. M'enfin, tout est relatif et question de culture, comme toujours. Dans mon monde berbère, la norme est de se marier tout au plus un mois après les fiançailles, très souvent au terme de la première semaine ! Pour ma part, le délai sera fort probablement d'une année !
Comme je l'ai laissé sous-entendre, il est hors de question de fréquenter une fille sans être officiellement fiancé. La loi marocaine sur la famille prévoit explicitement les modalités en cas de rupture de fiançailles : les cadeaux restent au bénéfice de la fiancée ! Le législateur conservateur est allé bien plus loin : il n'y a pas de relation sexuelle en-dehors des liens du mariage ! Pas question de tester la marchandise avant l'achat... Non, ça ne rigole pas.

Luc ben Léon ibn Louis

Ma vie semble glisser sur les pentes du Jbel Aoulime. Un mariage avec une femme marocaine implique obligatoirement une conversion officielle à l'islam... Dans un premier temps, j'ai d'abord eu peur pour ma virilité, que l'on exige de moi la circoncision ! Renseignements pris, cette pratique n'est pas une obligation islamique, mais plutôt une recommandation ancestrale liée au manque d'hygiène lors du millénaire précédant. Ensuite, on m'a fait penser que je devrais changer de prénom pour adopter un nom arabe. J'imagine dans mes cauchemars un truc du genre Abdelluc, fils de Léon, fils de Louis.

Le gouffre entre deux cultures

Aînée de six enfants, Hafida a l'habitude du travail dur. Cuisson du pain quotidien, fauchage du fourrage pour le bétail à trimballer sur un dos cassé en deux, coupage du bois d'argan loin en altitude dans la montagne, portage de quantités de seaux d'eau, lavage du linge ou des nattes en pleine eau dans l'oued, concassage des noix d'argan pour l'extraction de l'huile... : la vie de femme berbère n'est pas de tout repos.
C'est la maman qui décide au jour le jour des tâches ménagères. Les filles tentent quant à elles le plus souvent de rallonger la durée des travaux pour papoter entre copines au bord de l'eau ou sur les sentes de chèvres.

L'homme a la haute charge des rentrées d'argent ; il assure aussi de ce fait les dépenses du ménage. C'est l'homme qui se rend au souk pour faire les courses. Les seuls éléments féminins présents au marché sont les veuves et les divorcées. Du coup, les femmes n'ont en général aucun sens de l'argent. A la maison, si elles jouent un rôle prépondérant dans la bonne marche du ménage, elles restent complètement dépendantes et sous l'emprise du mari. Il en résulte une soumission naturelle de la femme à l'homme.

J'ai beau demander à Hafida, dans la vie de tous les jours, ce dont elle a envie : elle me répondra inlassablement que c'est comme moi je veux.

Pas facile à gérer tout ça...

Le père Noël est bel et bien une ordure

Extrait d'une vie de gladiateur, soit une semaine lors des réveillons de fin d'année.

Première information de la semaine : le salopard de Tachiforte, le plus grand escroc de la région, a obtenu des subsides des élus locaux pour (sa poche et entre autres) amener l'eau au hameau de Abdullah et ailleurs. Il a constitué une association dans le village... avec uniquement des membres de sa famille à tous les postes (dont bien évidemment celui de trésorier !). La manœuvre, grossière, consiste bien évidemment à recruter un entrepreneur de la famille qui surfacturera les travaux. Pour la réalisation de ce chantier, il comptait sur mon château d'eau. Heureusement il a été débouté, contre toute attente, par le puissant Raïs. Là-dessus, il essaie alors d'utiliser son association pour faire payer l'eau, notamment au prix fort par le détesté français (moi !). Je me demande bien comment il va convaincre les villageois de payer l'eau des champs jusque là gratuite et l'installation de compteurs individuels aux fontaines publiques pour ceux qui n'ont pas l'eau à domicile...

Autre mauvaise nouvelle : une nouvelle antenne devait entrer en fonction début janvier, me reliant enfin à Afensou au monde moderne par une connexion tant au niveau du téléphone portable que de l'internet. Hélas ! La batterie de l'émetteur-récepteur a été volée par les saisonniers juste avant sa mise en service. Les gendarmes ne se sont même pas déplacés...

Coup dur suivant. Maintes fois confirmé, le rendez-vous avec mon assistant Rédouane, qui doit m'épauler pour un circuit à Noël, comme il l'a fait tout au long de cette année, ne semble pas poser de problème. Il répond qu'il va être à mon garage un quart d'heure plus tard, comme convenu de longue date, lorsque j'arriverai avec mes clients, en route pour le désert. Au garage, point de Rédouane ! Il a affirmé avoir fait exprès de ne pas venir en me laissant croire le contraire, soi-disant parce que je le préviens au dernier moment, ce qui n'est assurément pas le cas. Il a voulu me faire un coup de vache, alors que moi je le poussais en avant dans Hors Circuit... Accessoirement et sans rapport aucun a priori, il relate aussi qu'on m'a vu passer la nuit entière enfermé au poste de police avec Hafida, alors que j'y étais allé de moi-même un matin pour aller chercher une attestation, ce qui m'a pris vingt minutes ! Certainement poussé par son oncle (le vendeur-escroc de ma maison d'Afensou), il se montre, contre toute attente, aussi fou que toute sa famille. Décidément, je ne peux compter sur personne.

Mes clients belges sont tombés en pleine fête du mouton : ça a été l'enfer organisationnel, alors que tous les Marocains abandonnaient leur travail ou leur commerce pour se rendre en famille. Transports en commun aléatoires, personnel absent dans les cuisines des hôtels, boucheries fermées... il a fallu redoubler d'imagination pour assurer l'approvisionnement.

Puis le Defender 110 m'a de nouveau lâché : turbo et moteur cassés. Ce n'est jamais que la troisième fois cette année. Mais maintenant, fini de rigoler, plus question de laisser ces mécanos locaux rigolos toucher aux parties sensibles des véhicules. Désormais nous ne travaillerons plus qu'avec des véhicules neufs ou récents, pour assurer le succès des circuits et m'éviter des accès de rage périodiques !

J'ai l'impression de brandir continuellement le fer et d'encaisser les coups de toutes parts. J'en prends plein la... face régulièrement. Je ne cherche ni compassion ni pitié. C'est ce que j'ai voulu. Dieu de dieu, j'ai pas fait l'armée, mais ai l'impression de faire à présent la légion étrangère. Je m'endurcis ; pire, mon tempérament se durcit. Je n'ai confiance en pratiquement plus personne et ne cesse de prendre des mesures protectrices. Je me transforme en camp retranché. Les coups ne m'atteignent plus, même s'ils sont bas. Ils commencent à glisser facilement. Et si le fatalisme ambiant me gagnait ?

Ou est-ce moi qui deviens fou ?

Non, entouré de Hafida et mon fils Jordy venu me retrouver en cette fin d'année mémorable, le combat se suspend, les bras remplacent les armes, l'amour triomphe. Ma tête est en feu ? Ils me massent aussitôt tous deux les tempes. La guerre va bientôt pouvoir reprendre !

Résultats Hors Circuit 2007

Je ne donnerai évidemment pas de chiffres, ils vous paraîtraient de toute façon ridicules ! On était bien d'accord dès le départ pour dire qu'il ne s'agit pas ici de faire fortune... Malgré les nombreux évènements difficiles qui ont marqué financièrement l'exercice, Hors Circuit est parvenu à atteindre l'équilibre dès la première année grâce à un chiffre d'affaire dépassant de 5% l'hypothèse haute de budget. La dépendance de la famille et des amis reste le principal souci pour l'année à venir, puisqu'elle a assuré 65% de la marge totale. Nos clients internet commencent à pointer le bout de leur nez à hauteur de 18%, mais il s'agit encore le plus souvent de petits circuits peu rentables. Ainsi, les circuits de 1 à 3 personnes tout comme les circuits de moins de 5 jours ne génèrent que 10% de la recette alors qu'ils représentent 33% en nombre ! Le désert a tout aussi évidemment la cote, puisqu'il constitue la moitié des revenus. Mais notre maison d'hôte à Afensou se défend bien, à concurrence de 32% de la facturation.

Un Nouvel An sous les étoiles

Marc et Sophie ont réservé en dernière minute un réveillon de nouvel an au creux du désert. Malgré le froid nocturne (combattu à coups de grands feux de camps et de duvets épais), soleil et étoiles étaient bel et bien au rendez-vous. La pureté du ciel bleu, la luminosité diurne, les couleurs chaudes au crépuscule ont permis à nos amoureux d'apprécier d'autant plus leurs balades dans les cordons de dunes. Saïd a une fois de plus fait merveille sur le plan culinaire.

Le grand retour

Janvier marquera mon premier retour en France et en Belgique depuis mes nombreux basculements berbères... Mon fidèle Defender 130 tiendra-t-il bon ce périple de 7500 km lui qui n'est plus habitué aux frimas européens ? Le choc culturel d'un retour à la « civilisation » et à la débauche de confort va-t-il perturber mes récentes profondes remises en question ?

Alors que le précédent propriétaire de ma maison d'Afensou rôde à nouveau dans les parages, passant des heures à observer son ancien domicile perdu et à mijoter allah seul sait quel redoutable plan de récupération, voire d'invasion, alors que le redoutable escroc Tachiforte rumine sans nul doute sa vengeance à mon égard et tout coup mauvais susceptible de lui rapporter quelques milliers de dirhams, j'ai pris des mesures drastiques de sécurité pour protéger mes biens, mon outil de travail et mon futur nid d'amour. En plus d'Abdullah, c'est son fils Nourdine que j'ai recruté pour garder jour et nuit la maison. Consciente des menaces, Hafida a décrété qu'elle allait elle aussi rester en permanence dans son futur domicile, en compagnie de son frère et son père. Conservatrice des clés de notre bonheur, elle me permet de partir plus ou moins rasséréné...

J'ai changé de cadre d'existence, de profession, de niveau de vie, d'environnement culturel et désormais de lien sentimental, avec l'intime conviction d'être enfin moi et à ma place. Au terme d'un virage à 180°, la boucle est maintenant bouclée. 2007 a passé.

Quelle sera l'ambiance dans le village à mon retour ? Les 4x4 vont-ils tenir le coup jusqu'à leur prochain remplacement ? Parviendrai-je à nouer les deux bouts financièrement en 2008 ? Quel membre de mon équipe me jouera encore un mauvais tour ? Trouverai-je la patience d'apprivoiser ma petite chèvre sauvage Hafida ? Mon mariage berbère a-t-il une chance de réussir ? Nul doute que 2008 sera une année charnière de consolidation à tous points de vue.

La suite au prochain épisode !

Et, avec un peu de retards, mes meilleurs vœux, du fond du coeur...
Luc